Les ventes aux enchères au 18e siècle se déroulaient de la même manière qu’aujourd’hui.
Dans des temps plus anciens il suffisait d’une table et d’un marteau pour que l’officier public adjuge l’objet de façon sonore et définitive.
À présent, une expertise détaillée pour renseigner les intéressés, un prix d’estimation ou de réserve lancent les enchères.
L’adjudication en salle et aussi sur place pour l’entier mobilier d’une maison se pratique toujours. Dans ce cas-là, le commissaire-priseur visite préalablement les lieux, fixe les prix, affiche une liste et revient avec son marteau et le public.
Retour en arrière : nous sommes en 1793, au château de Pouilly pour la «…vente des meubles et effets de la maison des ci-devant Bouhier émigrés… » Ils ont tout laissé pour sauver leur vie. Il leur a fallu abandonner les objets collectionnés et transmis dans la famille depuis plus de 200 ans (les parlementaires étant de férus collectionneurs), ainsi que ceux de leur quotidien.
La seule différence avec les temps modernes est que celle-ci se fera sans le consentement des propriétaires, hormis les ventes judiciaires.
Très rapidement, dès 1790, des scellés ont été apposés sur les portes, après visite en règle et détournement par le district des objets à caractère religieux (Sainte Thérèse en cire, livres de dévotion, reliquaires…), les petits objets en métaux précieux (bijoux, tabatières, pièces d’or…), et ceux à caractère trop nobiliaire (Article 396 de l’inventaire de 1793 : « … deux cartes (géographiques) sur toile dont nous avons enlevé les armoiries en papier avant de les mettre en vente… »).
Les œuvres reconnues d’un intérêt artistique majeur (tableaux, sculptures, meubles…) furent protégés par des connaisseurs, afin de fournir les salles de futurs musées : un cheval de bronze du 16e siècle, exemple de « saisie révolutionnaire », par Devosge en 1792 qui créa l’École gratuite de dessin en 1766.
Dans les ventes par thèmes qui se succédèrent on put trouver des centaines de vêtements, et les toiles peintes décollées des murs, acquises par les fripiers, des meubles, de la vaisselle, des ustensiles de cuisine pour les revendeurs ou des particuliers. Peu de monde à ces liquidations car Pouilly n’était pas la seule maison réquisitionnée comme Bien National.
En cette fin du 18e siècle, Dijon comptait 24 000 habitants. Les biens de 1 200 familles nobles, de 300 autres dont la situation les préparait à le devenir et les communautés religieuses ont été proposés à l’encan et vidés pendant de nombreuses années.
Aux grands et petits hôtels particuliers s’ajoutaient les grands et petits châteaux.
Dans une France plus qu’appauvrie, ces ventes qui ressemblaient plutôt à des braderies d’urgence étaient en fin de compte une manne destinée à renflouer les caisses des gouvernements successifs, éphémères, instables et avides.
L’Angleterre, considérée comme « ennemie héréditaire » depuis le haut Moyen-Âge, malgré une nouvelle guerre en juillet 1803 et une autre cuisante pour nous (Trafalgar) en 1805, devint momentanément la « meilleure ennemie ». En effet, des Anglais firent accoster à Calais, entre ces deux dates et pour 20 jours, en août 1804, 55 bateaux-cargos lestés de plus de 1 600 voyageurs (antiquaires, revendeurs et touristes), venus à Paris pour acquérir à bas prix quantités d’objets de ce style français unanimement reconnu comme des plus élégants, provenant du pillage de Versailles, des palais et maisons de l’aristocratie parisienne (ce qui permit de préserver nos trésors de la destruction).
1804 était la période d’accalmie entre les deux pays. Napoléon proclamé Empereur au mois de mai fut couronné le 2 décembre.
Acte immobilier
Brisons là et retournons à Pouilly, une vente va commencer.
La porte s’ouvre, les scellés ayant été reconnus et brisés. En premier entrèrent le « maître de cérémonie », surveillant autoritaire de la loi, puis le crieur pour présenter les objets par une courte description et le scribe, marqueur des prix de ventes et des noms des acheteurs sur une liste.
Les lots s’enlevant quasiment dès la première enchère, beaucoup d’invendus repasseront lors d’une prochaine séance, mais il faudra se débarrasser de tout ce fatras au plus vite au su du nombre énorme de lieux à vider. La troupe se déplaçait de pièce en pièce pour finir par les greniers et hangars à voiture où une berline fut achetée par un aubergiste lyonnais de passage à Dijon.
Quasi tous les ans jusque sous l’Empire, les visites de surveillance s’organisaient et nécessitaient un nouvel inventaire pour une nouvelle vente.
Entre, par exemple, celle de 1793 et la dernière de 1810, l’équipe municipale avait changé.
Cette même année, le décès de Madame Rollet, dernière locataire du château, sonna le glas pour Pouilly et décida de la liquidation du mobilier de la chapelle et de la vente des bâtiments et des terres.
Ce long travail de sape continua donc sous l’Empire. La machine ne pouvait pas s’arrêter si brusquement puisqu’il fallait remplir les caisses et les poches du gouvernement en place.
L’argent récolté et la vente des biens des émigrés représentaient les impôts auxquels ils n’avaient jamais été assujettis et qui devaient financer le faste impérial, impérieux et ses funestes boucheries.
Bonaparte suggéra au Sénat, moyennant récompenses, que le titre d’Empereur lui siérait agréablement. L’Empire fut plébiscité par 3 500 000 oui et 2 600 non.
__________________
Le retour des émigrés ne fut pas glorieux. Rentrant avec peu, ils n’avaient rien en France. Ne leur appartenaient plus ni leurs châteaux et terres, ni leurs hôtels particuliers.
Ayant succombé à cette habitude viscérale, ancestrale, de mettre à l’abri ces trésors en période de troubles, ils ne purent les récupérer.
Le Docteur Chanut, propriétaire de l’Hôtel de Migieu, place Bossuet, qui appartenait en 1778 à Louis Moussier, maire de la ville en 1784, découvrit en 1882 lors de travaux, derrière une boiserie, deux coffrets en fer blanc et trois en bois, remplis de pièces d’or et de bijoux. Le menuisier reçut une tabatière en or en cadeau.
Dans un autre lieu, sous la tablette d’une c<<<<<<<<<<<<<heminée, on récupéra aussi un précieux dépôt.
Je tiens du vicomte de P. que, dans l’hôtel de ses grands-parents, rue de la Préfecture, beaucoup d’argenterie se terrait dans un placard recouvert de plusieurs couches de papiers peints.
Le geste désespéré de cacher, aussi vieux que les guerres, hante toujours les esprits et a valu la destruction de beaucoup de décors anciens, sous prétexte de mise au goût du jour. Peu de trouvailles furent claironnées.
Je gage qu’à Pouilly, il en fut de même. En 1817, Monsieur Weiss qui acquit le château le modifia intérieurement entièrement.
Berline 18e siècle
Jacques-Louis David - L'Empereur Napoléon aux Tuileries
L’Hôtel de Migieu, place Bossuet - © MOSSOT
Le Milliard des Émigrés
C’est la période dite de la « Première Restauration » où les frères de Louis XVI, après l’avoir poussé dans le piège tendu par son entourage, voulurent, au retour de l’émigration, faire mieux en remontant sur le trône de France, une manie familiale, leur gagne-pain séculaire.
Les quinze petites années à rebondissements où ils se partagèrent une fraction de l’Histoire du pays (Louis XVIII de 1815 à 1824, Charles X de 1824 à 1830), fort bien décrite par le Duc de Castries dans son livre « Le Testament de la monarchie », Tome IV, ne furent guère qu’un embrouillamini de partis, de chausse-trapes ou de peaux de bananes familiales.
Bref en gros, voire même en très gros, un climat politique rappelant 1792 et pas seulement, dans lequel les égos et les préjugés sclérosés firent échouer une évolution démocratique salvatrice. Dans ce panier de crabes à « relent de ressac » (cela résonne comme le nom, imaginé, d’un croisé ayant rencontré Godefroy de Bouillon, à Jérusalem, le 15 juillet 1022), Charles X qui cherchait à se faire des copains, bel homme et bon cavalier, aidé de son ministre Villèle, décida le 27 août 1825 d’une indemnisation baptisée « le Milliard des Émigrés », somme approximative envisagée qui aurait dû leur être versée pour mettre fin à leurs justes réclamations car la possession de leurs patrimoines par les acheteurs des biens Nationaux pendant la Révolution demeurait irrévocable (dixit Louis XVIII).
Cela conduisit à un pugilat du genre : « Pourquoi lui et pas moi ? » etc.
D’après les statistiques nationales, 25 000 dossiers d’indemnités représentaient 67 250 bénéficiaires qui ne touchèrent guère que la moitié de ce qu’ils avaient perdu, sans parler d’une absence de revenus pendant 35 ans. Dur !
En somme une attention charmante du Roi mais peu réalisable efficacement au vu de la pluralité des partis et au cas par cas.
Bon administrateur et fétichiste de l’équilibre budgétaire, Monsieur de Villèle fut poussé à démissionner le 15 janvier 1828.
Remplacé par Martignac puis par Polignac dont le nom fleurait bon Trianon puisqu’il était le fils du couple ami de Marie-Antoinette, Charles X, toujours dans l’idée de recréer sinon l’ancienne Cour, tout au moins une coterie, lui ouvrit la porte… des souvenirs, mais pas celle de la finesse.
L’authentique noblesse (surtout les grands noms) s’était, grâce à cela, retapée la cerise en hissant avec courage l’oriflamme de Relent de Ressac (encore lui ! ) et au retour du gothique dans le mobilier, et la littérature du moment, mais en concurrence déloyale avec les titrés du Premier Empire, de la Restauration, du Second Empire et l’entrée en jeu de la bourgeoisie haussmannienne et ses cocottes endiamantées.
Bon, cette fois, il faut savoir dire « STOP » et en finir avec cet affreux 19e siècle. Pardon pour les pirouettes à caractère humoristique sans la cruauté des chansonniers d’autrefois, à propos de ce sujet à problèmes, car comme le disait feue ma voisine Claire Meylan, professeure de lettres au lycée Charles de Gaulle : « … mais nous aimons nos rois ! ».
Le fureteur
Sources :
Archives départementales – Fond Bouhier
Dijon, son passé par ses rues – Fyot
Testament de la monarchie – Duc de Castries
Trois siècles de ventes publiques – Michel Beurdeley