Après le rattachement de la Bourgogne à la France sous Louis XI en 1477, le Parlement qui siégeait à Beaune fut transféré à Dijon en 1480. La construction de notre beau Palais de Justice en 1572, sous Henri III, assit dignement cette institution.
Sous l’influence des Princes de Condé, gouverneurs héréditaires de la Province depuis 1631 et la fortune des parlementaires, Dijon s’offrit un nouveau visage artistique et intellectuel.
Devenue phare, les membres des familles nobles ou prêtes à le devenir, de Beaune, du sud-ouest de la Côte-d’Or et d’une partie de la Saône-et-Loire achetèrent des charges, s’installèrent et prospérèrent rapidement.
Cet atroce « emboîtement à la russe » des « Cours Suprêmes » occupait près de 500 personnes, à loger dans toute la Bourgogne, la Bresse et surtout à Dijon, le cœur du pouvoir.
Avec le temps l’antique noblesse « d’épée » s’allia à celle « de robe », sans difficulté, conscientes l’une et l’autre des avantages qu’elles pouvaient en retirer. La totalité de nos grands hôtels particuliers du XVIIe siècle étaient entre les mains des grands parlementaires.
Ils se devaient d’habiter de somptueuses demeures, bâties, transformées, achetées, louées, héritées ou échangées. La hauteur des plafonds était une indication sur la richesse de l’habitant.
Peu d’hôtels des siècles précédents ont subsisté dans leur état d’origine. Ils ont été remplacés ou modernisés sur les mêmes fondations aux siècles suivants.
Au XVIIe siècle, Dijon était une ville d’environ 20 000 âmes, emmurée, aux rues étroites, bordées d’immeubles de rapport, simples pour une bourgeoisie commerçante, pour les tribuns et le peuple.
L’ampleur que prit subitement le Parlement autorisa, au fil des ans, ces brillants représentants, à exproprier, démolir, autant dire trancher dans les îlots et parcelles pour étendre largement, de façon autoritaire, leurs maisons entre cour et jardin.
Nous ne pouvons que les remarquer, ces vastes bâtiments aux frontons glorieux, élevés au son des trompettes de la Renommée, lorsque l’on marche le long des rues de notre vieille ville : ils s’appellent désormais « patrimoine ».
Parlons désormais des « oubliés ». Les membres du Parlement moins « gradés » dans la hiérarchie, prétendaient également mener grand train et être logés décemment dans des demeures « améliorées » qui les distinguaient du reste de la population.
Les rues les moins appréciées à l’époque, telles celles de Tillot, Condorcet, Cazotte et autres… sont bordées d’hôtels souvent mitoyens, aux façades sans ornements, aux fenêtres de dimensions raisonnables, ce qui renseigne sur la hauteur moins démesurée des plafonds (4 mètres au lieu de 7 mètres). Seules les dénonce la présence de larges porches architecturés, en forme de petits arcs de triomphe, permettant le passage d’un carrosse et donc la présence d’écuries.
Ces portes cochères, toujours fermées comme les yeux des dormeurs baillent parfois involontairement pour laisser apercevoir une cour sombre et étroite prise en serre-livres par un bâtiment d’habitation en « L » et des remises, la parcelle étant réduite. Une vigne vierge plus que centenaire cache un crépis rendu lépreux par les mille scellements de la plante arborescente. C’est le seul espace vert à la place d’un jardin inexistant.
On n’ose s’y arrêter plus longtemps de peur d’être « pouillé ».
Ces petits hôtels particuliers ont été, après la Révolution, tellement loués, reloués et revendus que les beaux décors intérieurs ont été victimes des modes successives, ravagés au XIXe et XXe siècles et que le XXIe parachèvera.
Les escaliers intérieurs en pierre et fer forgé sont là. Une porte, un panneau de boiserie oublié, à moulure chantournée, rassurent, mais les cheminées de l’époque sont très rares, remplacées ou non par des copies.
On aimerait « feuilleter » les innombrables couches de peinture et les papiers peints jusqu’à retrouver les couleurs d’origine des murs.
Mais on ne sait pas tout : des trésors sont peut-être encore en place, respectés par des gens de goût.
Ces petits hôtels sont touchants sous leur modestie apparente. Leur histoire s’est perdue. Le bon « Pépé » Fyot s’est appliqué à débusquer leurs noms, sans grand résultat, dans sa bible « Dijon, son passé évoqué par ses murs ». Leur mystère demeure et leur sied bien.
Au XVIIIe siècle, très peu de maisons émergèrent, faute de place. Les descendants qui reprenaient ceux du XVIIe siècle, les charges se transmettant de père en fils, savaient les façonner au goût du jour en accueillant les idées nouvelles du siècle des Lumières, sans pour autant effacer totalement les empreintes de leurs prédécesseurs.
Modifier les encadrements des fenêtres, les porches et certains décors intérieurs pour un coût inférieur à une reconstruction totale donnait le change.
L’ambition de ces vieilles familles a toujours été de posséder une terre (ou plusieurs) dont le nom s’ajoutait à leur patronyme. Ce bien leur était un revenu et un château apposé dessus comme un sceau au bas d’un parchemin, un éclat.
Pour plus de facilité, des parlementaires adroits profitèrent des espaces libres hors les murs de la ville, pour y établir leur domaine et y édifier une « maison des champs » afin d’échapper aux miasmes de la cité.
On en trouve cinq
Le Pavillon Bouhier : rue Jean-Baptiste Baudin construit par Jean IV Bouhier au XVIIe siècle
Le château de Pouilly : route de Langres, construit par Jean IV Bouhier en 1704
Le Castel : rue Charles Dumont, acheté en 1793 par Chartraire de Montigny, rénové en 1750.
Montmusard : bâti en 1769 par Fyot de la Marche.
La « maison de campagne » au bord de l’Ouche : bâtie en 1769 pour les Samerey (démolie en 1771).
Dans un rayon de 17 km se trouvent 11 châteaux remarquables
Lantenay : bâti par les Bouhier en 1655
Vantoux : bâti en 1700 par les Berbisey
Saulon-la-Rue : hérité par les Gagne de Perrigny en 1730.
Velars-sur-Ouche : hérité en 1740 par les Fisjean.
Gouville : acheté en 1747 par les Legouz-Gerland
Bressey-sur-Tille : bâti en 1755 par les Lemulier
Bretenière : bâti en 1770 par les Ranfer
Longecourt-en-Plaine : acheté en 1620 et révové en 1757 par les Berbis
Arcelot : bâti en 1761 par les Verchère
Morveau : acheté en 1768 par les Guyton
Couchey : hérité en 1777 par les Févret de Saint Mesnin
Château de Longecourt-en-Plaine
Reconstruit sur un plus ancien au XVIe siècle. Entré par achat en 1690 dans la famille Berbis, il fut rénové, extérieurement et intérieurement, de 1757 à 1761, par Nicolas Lenoir le Romain. Celui-ci plaqua astucieusement les murs en brique rouge de stucs blancs « à l’italienne », les pièces par des boiseries, le tout dans le plus élégant style Louis XV. Transmis aux Legoux de Saint-Seine, par mariage en 1820, il est toujours entre les mains de cette sympathique famille. On se rend compte, comme cela a été dit au début de ce document, que des familles de Saône-et-Loire se rapprochèrent de Dijon et du Parlement. Suite aux alliances de fortunes, ces deux départements tissèrent des liens étonnants.
Château de Montigny-sur-Aube
Tout au nord de notre département se trouve le château de Montigny-sur-Aube, du XVIe siècle, entièrement rénové dans ce style du début du XXe siècle, mais acheté en 1724 par René-Charles de Maupeou, président au Parlement de… Paris. Son fils René-Nicolas, chancelier de France, en hérita en 1775 et le vendit en 1784. On reparlera de lui un peu plus loin.
Construit au XIIe siècle, il est entré dans la famille Bouhier, par alliance, en 1512. Rebâti entièrement en 1704, il se transmit de père en fils jusqu’à la Révolution.
Château de Loisy
Près de Cuisery (71), le château de Loisy nous ramène à Dijon. Elevé au XIIe siècle, il fut acquis en 1570 par un Massol, de Beaune, puis fut cédé à un Bretagne, de Dijon, en 1607. Un autre Bretagne le vendit en 1679 à Claude Bouchu, de Dijon, et racheté par un La Michodière en 1735. Son fils lui donna l’aspect qu’il a aujourd’hui. Il était conseiller au Parlement de Paris. Il le laissa en 1748 à son neveu, Jean François Gabriel Bénigne Chartraire de Bourbonne, gendre de Jean IV Bouhier de Lantenay, seigneur de Pouilly, dont le fils l’occupa jusqu’à sa mort en 1781.
Par contre, il n’y a eu aucun échange avec la Nièvre et l’Yonne.
Transmis et échangés
Bouhier de Versalieu, 8 rue de la Chouette, construit en 1614, il conserve son aspect d’origine et son décor intérieur, hormis quelques transformations au XVIIIe siècle, dans des pièces au premier étage. Resté dans la famille, il prit le nom de Vogüe par une alliance en 1782.
Acheté, transmis et rénové
Chartraire de Montigny, 39 rue Vannerie. Acheté en 1740 par cette famille, transmis de père en fils, ce dernier le rénova intérieurement, pour certaines pièces et le grand escalier, selon le style de son époque, Louis XVI. Son père, lui, l’avait décoré en style Louis XV à la mode de son temps. Il est resté dans la famille jusqu’en 1809.
On constate que les rénovations de nos hôtels et châteaux ont été réalisées autour des années 1750, bien après la mort de Louis XIV (1715). Ce style solennel et pesant, lié à 70 ans de despotisme, disparut rapidement, à Paris, sous les courbes et contrecourbes du joli temps de la Régence et de Louis XV.
La capitale était le creuset des modes et celles-ci arrivaient assez tardivement dans les départements, par manque d’informations, par conservatisme provincial et aussi par la difficulté, pour les artisans, de s’approprier ces formes nouvelles.
Marie-Judith de Vienne, au château de Commarin, fut peut-être la première à accélérer le changement par ce procédé : acheter à Paris quelques fauteuils estampillés, à la mode, et les faire copier en plusieurs exemplaires par les ébénistes locaux.
Cet aveu se trouve dans son « livre de raison » qu’elle a tenu durant sa longue vie (1699 - 1780). Pendant ce temps, à Paris, en 1750 (Louis XV est mort en 1774), le style « rocaille » avait déjà perdu de son intérêt et était remplacé par celui que l’on nomme « transition », beaucoup plus sobre, annonçant le classicisme à l’antique du Louis XVI balbutiant.
Si l’on compte 45 ans de retard de 1715 à 1750 pour l’arrivée du style Louis XV à Dijon et 45 ans de plus pour le style Louis XVI, cela nous amène en 1795. Pour cette période, l’influence fut plus rapide et nous trouvons avant la Révolution quelques beaux exemples intactes, tels les hôtels Esmonin-Dampierre, sis 40 rue de la Préfecture et Muteau, 1, rue Legouz-Gerland, et le château d’Arcelot.
Un régime et une mode chassant l’autre, l’époque dite « Restauration » (1814 - 1830) marquait le retour au pouvoir des frères de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Ceux-ci adoptèrent, pour oublier le funeste Empire, un style boîteux, qui leur rappelait le temps d’avant la Révolution et que l’on retrouve entièrement au château de Pouilly. Aucun souvenir des décors Louis XIV, Louis XV ou Louis XVI n’ont survécu dans cette maison.
A fouiller dans ces archives, on se rend compte que tous ces bourgeois à succès du XVIIe siècle, qui sont devenus de riches personnages publics par leur intelligence et leurs intrigues ont accolé, selon la coutume, leur patronyme à celui de leur terre, jusqu’à recevoir, en payant, des couronnes de comte ou marquis, surmontant les blasons-rébus les représentant symboliquement.
Enregistrés dans l’Amorial d’Hozier, le généalogiste officiel de la Noblesse de France, ils prétendaient être ainsi les égaux de cette ancienne aristocratie datant du Moyen-Âge et du XVIe siècle, jusqu’à les surpasser financièrement et cela de la façon la plus éclatante.
De ce fait, les unions « intéressantes » étaient devenues possibles, les uns pour l’argent, les autres pour enraciner un peu plus profondément leurs origines. Le scandale d’une mésalliance avait disparu.
En définitive, toutes les familles parlementaires, pour ne pas courir le risque, s’allièrent avec d’autres, lesquelles avaient suivi le même parcours.
Il faut « rester dans son milieu », dit le vieil adage.
Il faut bien avouer que c’était le but caché de toute cette pantomine, encouragée par Louis XIV lui-même pour se venger du traumatisme de la Fronde.
Ayant juré la déchéance de ses adversaires, il créa une nouvelle caste, à sa botte, acheteuse de charges et de bienfaits, qu’il pouvait supprimer d’une simple signature au bas d’une « lettre de cachet ».
En 1771, sous Louis XV, tous les parlementaires se rebellèrent à nouveau contre l’autorité royale. Le chancelier de Maupeou (que l’on a rencontré, plus haut, au château de Montigny-sur-Aube en Côte-d’Or) les exila sur leurs terres, mettant à leur place de nouveaux jetons à particule.
Louis XV mort en 1774, ils reprirent leurs fonctions. Le terrible glas de 1789 sonna la fin de cette longue épopée.
Ce système de nouvelles castes succédant à d’autres se retrouve sous les règnes qui ont suivi.
Voyons rapidement la généalogie de Jean IV Bouhier, seigneur de Pouilly (1673 - 1747) qui est un bon exemple de réussite professionnelle et sociale.
Dans « l’Annuaire de la Noblesse de France » de Borel d’Hauterive (1877), les Bouhier, cette maison d’ancienne chevalerie, était originaire du Poitou dont on trouve la trace dès le commencement au XIe siècle.
Divisée au départ en deux branches, la cadette, celle qui nous intéresse, s’est implantée à la fin du XIVe siècle en Artois, province de l’immense Duché de Bourgogne, par Guillaume Bouhier, gouverneur d’Arras et chambellan de Jean-Sans-Peur, il le suivit à Dijon et y fit souche.
Au début du XVIe siècle, on trouve Jean Bouhier, conseiller au Parlement. Il se maria en 1512 avec Margueritte de Cirey, dame de Pouilly, qui apporta cette terre en dot.
Il se maria une seconde fois avec Huguette de Loisy, famille de Saône-et-Loire, dont le nom a été évoqué plus haut.
Sautons par-dessus les siècles et retrouvons-nous au XVIIe siècle avec Jean IV, seigneur de Pouilly, nommé Premier président à mortier au Parlement en 1704, charge qu’il quitta en 1727 et hérita du titre de marquis de Lantenay, domaine qui fut érigé en marquisat en 1677.
Cette famille accumula au fil du temps par héritage ou achat, les terres de Lantenay, Pâques, Savigny-les-Beaune, Pouilly, Fontaines-les-Dijon, Ruffey, Rouvray, Echirey, le Pasquier… et des vignobles bien situés.
D’une culture et d’une intelligence rare, Jean IV fut membre de l’Académie Française en 1727 et membre de l’Académie des Arts, Sciences et Belles Lettres de Dijon.
Il se maria deux fois :
En 1702 avec Françoise Bourrée, d’une famille alliée à la noblesse de la région. Elle mourut en couche en 1717. Elle était veuve précédemment du Conseiller au Parlement, Boucher.
La même année, il épousa Claude-Marie Bouhier, sa nièce, marquise de Lantenay, morte en 1791, d’où deux filles :
L’aînée, mariée à François-Gabriel Chartraire de Bourbonne, président au Parlement (dont il a été question plus haut au château de Loisy en Saône-et-Loire).
La cadette, mariée à André Fleutelot de Marliens, conseiller au Parlement.
Pour le sérieux de ce travail, le plaisir et l’étonnement, il est bon de parler de la branche aînée, les Bouhier de l’Ecluse qui, même si nous sommes « émerveillés » par la réussite de la seconde lignée dijonnaise et parlementaire, on ne le sera que plus par la première qui se spécialisa dans la quincaillerie militaire jusqu’au XXe siècle.
Leurs armoiries étaient « D’azur au chevron d’or, accompagné en chef d’un croissant d’argent et la pointe d’une rencontre de bœuf d’or ». Devise : « Tout par labeur ».
Celles de la branche de Bourgogne ne comptaient ni croissant, ni chevron.
La présence du croissant signifiait qu’un ou plusieurs membres de la famille avaient participé aux croisades contre les Sarrazins qui ont débuté en 1095 avec la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, occupée par les Turcs depuis 1078.
On trouve au fil des siècles un trésorier d’Espagne de Henri IV, un intervenant général de la reine Anne d’Autriche, des sénéchaux et dans l’armée, commandant en chef, colonels, lieutenants, un commandeur et plusieurs chevaliers des ordres de Malte et de Saint-Louis.
Ces postes importants les ont fait remarquer et fréquenter certaines familles d’où les alliances avec les grands noms de l’histoire de France : Guébriant, La Rochefoucault, Bourbon, la Vallière, Noailles, Aligre, la Rochejaquelin, Goulaine, Châteaubriand…
Le droit d’aînesse favorisait toujours les premiers nés par l’attribution systématique de titres, de la terre principale la plus rentable et de l’argent.
On le voit chez nos Bouhier avec les Lantenay qui occupaient les meilleures places (transmises de père en fils aînés) et de belles maisons.
Malgré leur réussite, par rapport aux Bouhier de l’Ecluse, nos Lantenay ressemblaient assez, non pas à des pîteux de village, mais plutôt à des hobereaux de province.
Les premiers du nom, de la vraie noblesse d’épée, aventureux, sont morts en guerroyant, les seconds, la noblesse de robe, intellectuels et casaniers, ont fini leurs jours devant leur assiette.
Du fait de leur éloignement géographique, et de leurs destins si différents, se sont-ils seulement connus ?
Le fureteur
Sources :
Les hôtels particuliers de Dijon au XVIIe siècle – Agnès BottéPouilly, un domaine aux portes de Dijon – Les amis.es du château de PouillyLes châteaux de Côte-d’Or – Françoise VignierLes châteaux de Saône-et-Loire – Françoise VignierDijon, son passé par les rue – Eugène FyotJardins historiques de Dijon – Marie-Claude PascalAnnuaire de la Noblesse de France – Borel d’Hauterive