Les émigrés dans le Canton de Fribourg (suite)
1789 – 1815
1789 – 1815
La découverte de nouvelles études concernant l’émigration à Fribourg permet d’en savoir plus sur le vécu des 3 716 réfugiés français pendant la Révolution et surtout de quelques Dijonnais. L’Histoire de ce vaste canton débuta au XIIe siècle. Fait de plusieurs bailliages réunis dont le plus grand, Fribourg, donna son nom à l’ensemble, de son passé tumultueux, il n’est évoqué à aucun moment les 26 cruelles années que passèrent côte-à-côte ces deux peuples voisins.
Voici quelques exemples des heurs et malheurs de trois réfugiés
La Marquise de Créquy
Arrivée en 1791, elle acheta une jolie propriété à Belfaux pour la somme de 400 000 livres. Ne touchant plus ses revenus, elle fut poursuivie en 1794 pour insolvabilité.
Le Comte de Garville
Ancien fermier-général, il acquit l’immense domaine de Greng pour se consacrer à l’agriculture : « … Ayant quitté son luxueux hôtel particulier de la place Vendôme il parcourait son domaine en carrosse et bas de soie… » Ses dettes s’élevaient en 1800 à 400 000 livres.
Nicolas Jannon
Président du Parlement de Bourgogne – hôtel particulier, 20 rue du Petit Potet à Dijon :… « Les premiers crimes qui souillèrent la France me décidèrent à m’en éloigner dès le 13 octobre 1789 … » (le séquestre des biens d'émigrés avait été décidé le 13 septembre). Réfugié en Avignon, en Savoie, à Manheim, puis à Fribourg, il y vécut avec sa femme (de la famille parlementaire les Pérard), sa fille, son frère Jean, ex-doyen et vicaire du diocèse de Dijon et un laquais, dans la maison des dames de Gady.
Comme les autres, il s’illusionnait sur le rétablissement de l’ordre en France.
Il dut se réfugier ensuite à Presbourg en Autriche-Hongrie où il perdit son frère en octobre 1812 puis sa femme.
Revenu à Dijon en 1814, les Cent Jours l’obligèrent à regagner la Suisse.
Rentré à nouveau dans sa ville, de ses nombreuses terres, n’en possédant plus que quelques bois, il passa son temps à quémander les indemnisations promises par Charles X (le Milliard des Emigrés). Il mourut en 1829 à 91 ans au 16 de la rue Chabot-Charny. (pour les curieux, l’immeuble où il finit ses jours a été remplacé en 1890 par celui de la Caisse d’Epargne.)
En 1795, Jannon et son frère signèrent le contrat de mariage du vicomte Gabriel de Juigné avec Etiennette Févret de Saint Mesmin, tous deux âgés de 25 ans et arrivés à Fribourg en 1790. Celle-ci était l’une des deux filles du ci-devant conseiller au Parlement dont il a été question dans la première partie de l’histoire des émigrés. Lui-même et son fils étaient absents ce jour-là, car partis depuis 1793 pour leur périple en Haïti.
C’est un fait peu banal que 15 membres de cette famille Leclerc de Juigné, liée au Parlement, arrivèrent dans le canton en deux vagues (1790 et 1793) avec l’oncle de Gabriel, archevêque de Paris, qui n’y résida pas longtemps. On ne sait pas à quel moment ce jeune couple de 1795 rentra à Dijon. Leur fils (eh oui !), né en 1796 fut Raoul de Juigné, le rigoureux historien-généalogiste qui mourut dans notre ville en 1866.
Le plus grand nombre de déportés arriva en 1792. Le Conseil de Fribourg, submergé et le canton déjà économiquement mal en point, réserva son argent aux seuls autochtones : « … les deniers publics dont il était le gardien ne pouvait pas être distrait de leur destination ordinaire… »
Pourtant, il appliqua cette année-là les principes humanitaires internationaux du droit d’asile et accorda cette protection aux malades, infirmes, sexagénaires, femmes et enfants mais décida en 1794 d’expulser tous les hommes valides de 15 à 55 ans, puis en 1796 de 15 à 65 ans. En 1798 fut décrétée l’exclusion de tous les étrangers : « … sans égard au sexe, âge, ou condition… » sans effet notoire, décision tragique car l’échec de la Contre-Révolution condamnait à mort tout émigré rentré. Seule l’amnistie du Premier Consul Bonaparte, en 1802, encouragea de nombreux Français tant laïcs que religieux à regagner le pays.
Les premières années, la population suisse se distingua particulièrement par sa générosité de la part des gens aisés.
… « La riche famille de Maillardoz logeait dans leur manoir de Cormondes, le Père Guillaume, ancien récollet de Colmar, qui s’occupait du jardin. Dans la maison voisine vivaient quatre prêtres de la Bourgogne. Dans leur maison de ville habitaient la Marquise de Roses, sa fille et par intermittence trois ou quatre garçons de cette même famille. Pendant quelque temps il y eut aussi 18 prêtres… et tout cela gracieusement… »
En 1794, la lassitude des Fribourgeois se manifesta ouvertement, pour se transformer en haine : « … à nourrir ces fainéants… » Rationnement et disette affectaient tout le monde.
De 1794 à 1796, les deux tiers des émigrés étaient des religieux. Leur vie vouée à un destin charitable et soumis aux ordres et indications des évêques français réfugiés également, mirent en place, avec l’aval de l’évêque de Lausanne, un Comité d’Entraide, au profit des Français et des Helvètes, qui récolta de l’argent venu de toute part (voir tableau).
Nous avons vu, au début, le cas de la marquise de Créquy.
À l’époque, le pays ne possédait pas de banque. Les nantis français placèrent leur argent sur des particuliers pour se constituer une rente.
La Chancellerie d’État acceptait les dépôts à titre de sécurité : « … la marquise de Rougé lui confia ses diamants, argenterie et argent comptant.
Monsieur de Falcoz d’Haraucourt y déposa sa vaisselle d’argent et ses bijoux.
La marquise de Juigné mit également son argenterie, 510 jetons d’argent et d’autres effets précieux… »
En 1792 tout se détériora en raison d’une crise économique due à l’arrivée en masse des réfugiés.
Nos malheureux français ne retirèrent plus rien de leurs biens placés et ne purent emprunter à nouveau.
Le constat était que « … les suisses n’étaient pas traitables sur l’article de l’argent… »
Quid des Bouillier ? Se sont-ils laissés entraîner à ce jeu dangereux ? De par leur profession, les parlementaires étaient bien plus méfiants et avisés. Le président Jannon dans ses écrits, nous apprend qu’en 1794 il était toujours en relation avec le groupe de ses collègues dijonnais arrivés en 1790 : Legouz de Saint-Seine, Joly de Bévy, son beau-frère Pérard et qu’ils « siégeaient sur le Grand Banc », sans doute un rôle de conseiller au sein du gouvernement fribourgeois.
Retrouvons nos Bouillier dans leurs mésaventures.
En 1781, Bénigne IV vendit à l’Intendance de la Province, l’hôtel particulier de son père, rue de la Préfecture. Le prix d’achat, 150 000 livres, devait être réglé par rentes annuelles à vie de 7 500 livres. L’abolition des droits seigneuriaux et ecclésiastiques en 1789 sonna l’arrêt de tous ses revenus.
Lui et tous ses amis et cousins du Parlement, quittant la France en 1790, emportèrent finalement beaucoup plus d’argent qu’on ne l’imaginait, et même s’ils en laissèrent cacher derrière eux, espérant un retour après la tourmente.
Au cours d’un voyage d’une huitaine de jours effectué dans des conditions déplorables, le long convoi s’achemina tant bien que mal, par des chemins difficiles, avec la crainte d’être attaqués. Trop nombreux pour pouvoir s’arrêter dans les auberges et faire reposer les chevaux, ils passaient les nuits, bivouaquaient en achetant de la nourriture ça et là, et sans les mesures d’hygiène basiques.
Une découverte totale pour eux !
Enfin ils purent s’établir convenablement à une époque où acheter, louer des biens immobiliers était possible. Les Suisses avaient ce qu’il fallait. On ne saura jamais comment nos « Pouilly » s’installèrent : en famille pour se rassurer ou en groupe par précaution ? La baronne de Vinzelle, sœur de Madame, et son fils étaient présents.
Moins aisés, vécurent-ils ensemble ?
A la mort de Monsieur en 1797, sa femme fit son testament en faveur de son neveu. Il y avait donc encore quelque richesse.
«… Face aux épreuves, il reste toujours à un homme les ressources morales de sa personnalité. Parmi les réactions des émigrés, c’est peut-être la plus positive « nos Français, écrit l’abbé Lambert ont souffert avec un courage digne de la cause qu’ils soutenaient et à laquelle ils avaient sacrifié leur fortune et tout ce qu’ils avaient de plus cher. »
Ce courage suscite même de l’admiration : « partout, lit-on encore sous sa plume, les déportés étaient l’objet de la vénération publique par la dignité avec laquelle ils supportaient toutes les privations de l’exil et de la pauvreté. »
La richesse du tempérament français, l’optimisme, une gaieté naturelle, y sont sans doute pour quelque chose, mais c’est surtout la religion, pour les croyants, qui est alors d’un grand secours : « … ils sont dans la plus grande misère, note l’analyste des ursulines et ils la souffrent avec la générosité la plus édifiante, sans que jamais ils fassent entendre ni plainte, ni murmure… »
Le fureteur
Sources :
Les Emigrés français dans le canton de Fribourg – G. Andrey
Annales de Bourgogne. Tome 3, 1981. Martine Chauney
Dijon – Fyot
L’hôtel Bouillé de Lantenay. Françoise Vigné
La Suisse. Guide vert